Les chiens du
Grand-Saint-Bernard

 

                                             

"Portons  nos  regards avec amour  sur les  actes  de  dévouement  sublime  des chiens du Saint-Bernard, de ces pauvres  chiens de charité".
 A. Toussenel - "L'Esprit des bêtes"

"Soyez bénis, animaux courageux,
Que nourrit Saint-Bernard sur son front orageux ; vous qui, sous les frimas qu'un long hiver entasse,
Des voyageurs perdus courez chercher la trace".
Elzéar Blaze - "Histoire du chien"

                                                                 
Le col du Grand-Saint-Bernard, se situe dans les Alpes suisses à 2 472 mètres d’altitude à la frontière italo-suisse.
À proximité du col se trouve le célèbre Hospice et monastère suisse fondé
entre 1045 et 1050 par saint-bernard de Menthon, dignitaire ecclésiastique du Val d'Aoste.
C’est, plus tard, entre 1660 et 1670 que l’Hospice accueillera les premiers représentants de la race des chiens à laquelle il donnera son nom : le Saint-Bernard.
À cette époque la, ces animaux furent d’abord utilisés pour la garde de l’Hospice, pour la cuisine (Ils prenaient place dans une roue pour faire tourner la broche) et transportaient le lait et le bois des moines jusqu'à ce que les religieux aient découvert les qualités exceptionnelles de pisteur de ces braves chiens ; et c’est au début du XVIIe siècle qu’ils les dressèrent pour la recherche et le sauvetage des voyageurs perdus dans la neige.
Tout comme leurs congénères, les Terre-Neuve, les chiens du Saint-Bernard sont de grands passionnés du sauvetage.
Pour l’anecdote, ces chiens, contrairement à l'imagerie populaire, n'ont jamais porté de tonnelet d’alcool autour du cou. Ils n'auraient jamais pu fouiller une avalanche avec un attirail si encombrant et l’alcool est fortement déconseillé en cas d’hypothermie.

Les grands bouleversements de la Révolution française, du Consulat et du 1er Empire, amenèrent de nombreux mouvements de troupes au Grand-Saint-Bernard : de 1790 à 1810, il eut environ 200 000 soldats qui passèrent le col et nombreux sont ceux qui furent tirés du péril des neiges par les vaillants et robustes Saint-Bernard. Aucun homme ne sera laissé à l'abandon dans la montagne et seuls six soldats décéderont à l'Hospice durant toutes ces années.

En 1800, la France est menacée d’une invasion autrichienne par l’Italie et Napoléon Bonaparte, alors Premier Consul, résolut de les prendre à revers en traversant les Alpes pour se diriger vers l’Italie ou il livrera la célèbre bataille de Marengo le 14 juin.

Napoléon à l'Hospice (Gravure anonyme  de l'époque) L’armée française, malgré les obstacles accumulés par les neiges, franchit la montagne en 10 jours avec plus de 40 000 hommes.
Le 20 mai 1800, Napoléon arrive au col du Grand-Saint-Bernard et se présente devant l’Hospice où il est accueilli par les moines.
De jeunes soldats, qui s’étaient égarés dans les neiges, avaient été découverts presque morts de froid, par les braves chiens des religieux, et transportés à l’Hospice où ils avaient reçu tous les soins imaginables, et s’étaient vus promptement rendre à la vie.
Trois soldats eurent la vie sauvée par des chiens Saint-Bernard.

À cette époque, ces animaux admirables étaient si bien dressés que pas un seul soldat ne fut trouvé mort abandonné sur la montagne parmi les 40 000 soldats, qui franchirent le col en mai 1800.

Par E. Castres ( Morges, Musée militaire )Les moines émus de voir ces pauvres soldats à bout de force avaient préparé des tables chargées de vivres et chaque homme, en passant, emportait une ration de pain de seigle, de fromage et une chopine de vin à mesure qu’ils gravissaient.
Napoléon très reconnaissant, avait laissé aux pieux religieux, en récompense de l’hospitalité que lui et ses soldats avaient reçue, une somme d’argent considérable, et le titre d’un fonds de rente pour l’entretien de leur couvent.
Séduit également par le courage, l'intelligence et l'utilité des chiens Saint-Bernard, Napoléon décida de l'établissement et l'aménagement de deux autres Hospices semblables, l'un au col du Simplon et le second au Mont-Cenis (décret du 21 février 1801).

Le capitaine Coignet raconte comment, lui, et ses 400 grenadiers ont été reçus par les religieux de l’Hospice :

- Nous arrivâmes avec des efforts inouïs de fatigue au pied du couvent ; ça montait très fort et nous déposâmes nos trois pièces de canons et nous entrâmes dans la maison de Dieu, où ces hommes dévoués à l’humanité étaient là avec leurs chiens, toujours en faction pour guider les malheureux qui pourraient tomber dans les avalanches de neige.
Nous reçûmes de ces hommes vénérables du vin, du pain et du fromage de gruyère.
Nous serrâmes les mains de ces bons pères en les quittant, et nous embrassâmes leurs chiens qui nous caressaient comme s’ils nous connaissaient. Je ne puis trouver d’expression dans mon intelligence pour pouvoir exprimer toute la vénération que je porte à ces hommes de Dieu.

Ces braves chiens furent très remarqués et on peut, d'ailleurs, lire aux Archives du Grand-Saint-Bernard, entre autres, ce document daté du 28 juin 1800 et signé du général Berthier (1) :

Au quartier général, à Turin, le 9 messidor an 8 de la République française une et indivisible,
Alexandre Berthier Général en chef de l'armée de réserve au Prieur de l'Abbaye de Saint-Bernard.

"Vous m'avez promis, Monsieur, de me donner un chien de la race de ceux de Saint-Bernard.
Je vous prie, si c'est possible, de le remettre à mon aide de camp Laborde porteur de cette lettre.

Je vous salue"
Signé : Alexandre Berthier

La masse principale des forces de Napoléon était conduite, nous venons de le voir, par le col du Grand-Saint-Bernard.
Les autres passages furent le col du Petit-Saint-Bernard, le col du Saint-Gothard, le Mont-Cenis et le col du Simplon. Tous ces passages offraient à peu près les mêmes difficultés. Cependant, celui du Simplon fut, très certainement, le plus périlleux.
La colonne qui avait mission de prendre cet itinéraire était sous les ordres du général Béthencourt (2)

Cette troupe, d'environ 1400 hommes, comprenait un bataillon helvétique qui possédait cinq chiens Saint-Bernard.
Le chemin du Simplon est étroit et tourne sur le flanc de la montagne ; le passage est également encombré par des blocs de pierre et longe un précipice, au fond duquel coule un torrent à environ 200 mètres de profondeur.
À certains endroits, il fallait passer sur une espèce de passerelle construite avec des pièces de charpente qui reposaient, d’un côté, dans les cavités de la paroi rocheuse, et de l’autre, simplement sur une autre pièce de bois placée en travers.
À un moment, la colonne fut stoppée par une large et très profonde crevasse aux bords escarpés.  Visiblement, un de ces ponts de fortune avait été balayé.
Un audacieux soldat réussit alors à passer de l’autre côté en se déplaçant de cavité en cavité. Une corde fut ensuite tendue au-dessus du précipice et tous les hommes de la troupe passèrent, les uns après les autres, suspendus à la corde, chargés de leurs armes, de leurs sacs et …des chiens !

Sur les cinq malheureux Saint-Bernard, trois, hélas, périrent au fond du précipice. Les deux autres chiens, couverts de contusions, réussirent, tout heureux, à passer sur l’autre bord du gouffre.
 

Barry, au Musée de Berne

Le passage, des troupes Napoléoniennes, coïncida presque avec la naissance, à l’hospice, d’un chien qui mérite, particulièrement, toute notre attention.
 Ce chien, à la destinée extraordinaire, ce bon samaritain des Alpes, c’est l’illustre BARRY, un Saint-Bernard à poil court, qui vécut, comme un héros, sous le Consulat et l’Empire.

Barry, qui signifie "petit ours" en patois Bernois, avait reçu ce nom par analogie.
La fabuleuse carrière de Barry, ponctuée d'actes extraordinaires et qui sauva, à travers neige et brouillard, 40 personnes de la mort en utilisant son flair et son sens de l’orientation avait une ardeur exceptionnelle.
Quand il pressentait un danger, rien ne pouvait le retenir à l’hospice et, sur-le-champ, il filait en toute hâte en aboyant à tous les endroits dangereux.

Gravure de E. Bayard - Hachette 1882 
Barry eut une renommée mondiale.

Nul n’oubliera également qu’il trouva un petit garçon âgé de 6 ans, transi de froid dans l’épaisse neige dont la mère avait péri en tombant au fond d'une gorge.
Il réussit, en léchant le visage et les mains engourdies de l’enfant, à le ranimer. Rassuré par l'intervention bienveillante de l'animal, le garçonnet tenta, en vain, de se relever, car ses jambes étaient tellement ankylosées par le froid qu'il ne tenait plus debout.

Compatissant, le brave animal se coucha à terre et, tout en s'aplatissant, il s’efforça de faire comprendre à l'enfant, par des signes très démonstratifs, qu'il devait se hisser sur son dos. L’enfant, qui se réveillait peu à peu, s’aida du mieux qu’il put et finit par s’accrocher, se hausser et enfourcher, tant bien que mal, le chien.
Et c'est ainsi que Barry, tout triomphant, amena sur son dos avec beaucoup de précautions jusqu'à l’Hospice, le petit garçon sain et sauf.

Une peinture, exécutée en 1822 par un artiste de Berne (ainsi qu’un monument) représente cet épisode héroïque (tableau visible à l'Hospice)

 En 1816, dans l’Almanach Bernois "Alpenrosen", on pouvait lire cet article :

- Pendant douze ans, Barry travailla et fut fidèle à son service envers les malheureux. Seul il a sauvé plus de quarante personnes. Le zèle qu’il déployait était extraordinaire. On n’eut jamais besoin de l’exhorter au travail. Sentait-il un homme en danger, aussitôt il courait à son aide. S’il ne pouvait rien faire, il retournait au couvent et réclamait du secours par ses aboiements et son attitude.

Monument de Barry (photo de l'auteur)En revanche, il n’a pas été, comme le dit la légende, abattu par le piolet d’un voyageur en détresse qui l’aurait, soi-disant, pris pour un Ours.
En réalité, lorsque le valeureux Saint-Bernard fut âgé et, à bout de force, le Prieur de l'Hospice, en 1812, l'envoya à Berne ou il termina tranquillement sa vie.
Barry, mourut en 1814 à l’âge de 14 ans, choyé et aimé de tous.
Son corps fut naturalisé et exposé à partir de 1815 au Musée historique (aujourd'hui, toujours visible au Muséum d’histoire naturelle de Berne)

Un monument, représentant un enfant juché sur le dos de Barry, fut érigé en sa mémoire au mois de juin 1900, pour tous les services rendus aux humains, au cimetière des chiens d’Asnières dans les Hauts-de-Seine (92).

(1) Berthier, Alexandre (1753-1815) Prince de Neuchâtel et de Wagram, Maréchal de France. En avril 1800, il fut nommé par le Premier Consul, commandant en chef de l'armée de réserve et passa le col du Grand-Saint-Bernard.
(2) Béthencourt, Antoine de (1759-1801) général de Brigade.
 


Carte postale ancienne (collection de l'auteur)

 

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