Des chiens singuliers

       
       
       
       
       

 

"Le chien de boucher"
de Schönbrunn
 

Le 2 décembre 1805, c’est l’éclatante victoire d’Austerlitz.
Le 12 décembre, Napoléon entre dans Vienne et s’établit au château de Schönbrunn.

Fin décembre, la paix est signée et Napoléon quitte Vienne.
Dans les jardins, du château de Schönbrunn, se trouve une ménagerie qui fut construite en 1752 et ouverte pour la première fois à la population Viennoise en 1779.
Les premiers fauves furent amenés en 1799 ; il y avait un tigre et deux jaguars.

En ce début d’année 1806, des troupes françaises occupaient encore Vienne.
Un soldat, dont l’Histoire n’a pas retenu le nom, rapporta un fait étonnant qui mettait en scène un chien et dont il avait été témoin dans le petit zoo :

- Le tigre mâle du Bengale qui se trouve à Schönbrunn est habituellement nourri avec de la viande de boucherie ; mais lorsqu’il a sa maladie ordinaire on lui donne de jeunes animaux vivants dont le sang chaud contribue à le guérir.
Il y a quelques semaines, on lui jeta un jeune “chien de boucher”
(1)
À ce moment, le tigre était assoupi et sa tête reposait sur ses pattes de devant.
Le chien, revenu de son premier effroi, s’approcha du tigre et commença à lui lécher les yeux ; le tigre, s’en trouva si bien qu’oubliant sa passion pour le carnage, non seulement il épargna l’animal, mais il lui témoigna sa reconnaissance par des caresses.
Le chien continua de lécher et en peu de jours le tigre se trouva guéri.
Depuis lors, les deux animaux vivent dans l’intimité la plus parfaite.

Il serait nécessaire ici, pour compléter ce témoignage, d’apporter les précisions suivantes :

Le tigre était atteint, en fait, d’une sérieuse affection des paupières et lui causait beaucoup de souffrance.
L’ennui avait, également, fini par l’envahir et il se trouvait, la plupart du temps, comme plongé dans une sorte d’engourdissement douloureux et lancinant, la tête posée lourdement sur ces pattes.
Ce mal empêchait les paupières du malheureux tigre de s’ouvrir et, comme un aveugle, la lumière lui avait retiré, ce qui ne manquait pas de le rendre amorphe et pouvait mettre sa vie en danger.
Les responsables, de la ménagerie, pensèrent que cette maladie provenait d’un défaut dans le régime alimentaire du fauve. Il est vrai, que , libre et livré à ses propres ressources, l’animal chasseur, comme le tigre, a pour nourriture habituelle des animaux dont la chair se trouve encore palpitante. Il en est pas de même avec les rations du Zoo, qui consiste à de la viande froide et non saignante provenant d’une boucherie.
On eut donc l’idée de rendre au tigre une alimentation normale, en lui donnant chaque jour des proies vivantes.
Les victimes que l’on offrit, comme proies au sanguinaire captif, furent, hélas, de pauvres chiens. Il en dévora plusieurs, mais, comme le remède ne produisit pas d’effets immédiats, ils décidèrent de continuer le traitement.
C’est au matin du troisième jour, que le gardien de la ménagerie apporta le jeune chien, cité plus haut dans le témoignage du soldat.
La grille se referma et le malheureux chien alla se blottir tout effaré dans un coin de la cage.
Le fauve, dans une triste attitude, était à moitié endormi et faisait entendre des gémissements.

Le jeune chien avait-il compris que la terrible bête était malade ou bien est-ce un aveugle instinct qui le poussa à ce geste plein de compassion ?
Nul ne le saura et toujours est-il que, dominant sa crainte, le petit chien s’approcha et se mit à lécher doucement les paupières endolories du tigre.
Le fauve le laissa faire, car sous ce caressant et calmant contact, il sentit ses douleurs diminuer et ses yeux s’entr’ouvrir peu à peu. Il comprit que le petit animal qui se trouvait devant lui était son guérisseur. Bref, le tigre, radicalement guéri par les soins que continua de lui donner le chien, devint un modèle accompli d’amitié soumise et d’absolue reconnaissance.


(1) Le “chien de boucher”, ou plus précisément “chien de boucher de Rottweil”, remonte, à l’origine, à l’époque des invasions romaines du territoire germanique.
Les Romains installèrent une forte garnison dans la ville de Rottweil, qui, dans son centre, possédait un très grand marché aux bestiaux.
Ces soldats étaient venus avec des molosses qu’ils utilisèrent pour conduire et protéger leurs troupeaux de bétail. Les éleveurs, mais surtout les bouchers du marché de Rottweil, eux, faisaient l’élevage de chiens de berger pour escorter les bovins dans leurs déplacements.
C’est très certainement, le croisement de ces deux races qui donna naissance au “chien de boucher de Rottweil”, appelé, aujourd’hui, le Rottweiler.


 

Le petit décroteur
Le petit décroteur
(Dessin anonyme, coll. de l'auteur)


"Crotteur", le Barbet

 L’action se déroule à Paris vers 1803.

"Crotteur", c’est le nom d’un chien Barbet, compagnon d’un jeune garçon qui fut "décrotteur", de par son métier.
Le “décrotteur” et son "associé" canin, exerçaient leurs talents devant la porte de l'Hôtel Nivernais, situé tout près d’un pont de la seine, rue de Tournon.
La mission, du jeune garçon, était de nettoyer et cirer les bottes et chaussures des passants et autres clients de l’Hôtel. Le dénommé "Crotteur" lui, comme son nom l’indique, avait été dressé par son maître, pour salir, en revanche, celles qui étaient parfaitement cirées. Les "victimes" n’avaient plus qu’à se précipiter vers notre "décrotteur" et l’affaire était faite.

L’astucieux manège était le suivant :

"Crotteur" en pleine actionLe Barbet se dirigeait vers la seine, descendait le pont et alla tremper ses grosses pattes velues dans la boue que le fleuve déposait sur ses bords. Puis, le chien remontait sur le pont et retournait très vite devant l’Hôtel, pour aller essuyer ses pattes toutes crottées sur les pieds du prochain "client". "Le décrotteur", empressé de se mettre à l'ouvrage, présenta sa caisse aux brosses et interpella alors la "victime" en s'écriant : "Monsieur, décrottez là !"

Du Pont de Nemours (1), qui fut à l’origine de cette amusante histoire, raconte (2) :

- Tant que le maître était occupé, le chien se tenait tranquille ; car il aurait été inutile d'aller crotter un autre passant. Mais dès que la sellette était libre, il recommençait son petit jeu.

Un jour, un riche Anglais, qui séjournait à l’Hôtel, avait observé le petit manège.
Frappé de la sagacité du chien, il demanda alors à voir le jeune garçon et le chien. L’Anglais, intéressé de présenter cette "curiosité" dans les grands Salons londoniens, voulut acheter "Crotteur". Le garçon qui est pauvre fut tenté par la proposition généreuse de l’Anglais. Il hésita, mais finit, les larmes dans les yeux, par accepter de vendre son chien.

Le lendemain, "Crotteur" fut placé dans une chaise de poste, qui roula en direction de Calais ; où il fut ensuite embarqué sur un bateau qui appareilla pour Londres.
Le jeune garçon se lamenta et regretta déjà d’avoir vendu son gentil compagnon.
Deux semaines plus tard, ce fut une joie inespérée pour "le décrotteur" : Il voit revenir, son ami, le malicieux quadrupède.

Du Pont de Nemours raconte :

- À Paris, son maître le pleurait avec une tendresse mêlée de quelques remords... quand le quinzième jour - ô joie inespérée ! - le chien arrive à la porte de l'Hôtel Nivernais, plus crotté que jamais et crottant encore mieux les passants.

Que s’est-il passé ?

Du Pont de Nemours , qui prétendait avoir bien connu ce fabuleux chien, nous explique comment l'intelligent et fidèle "crotteur" a pu revenir à son point de départ :

- Obligé de descendre plusieurs fois pendant la route, il (le chien) avait observé qu’on s’éloignait de Paris dans une voiture, en suivant une certaine direction ; qu’on s’embarquait ensuite sur un bateau, et qu’une troisième voiture menait de Douvres à Londres.
Le chien, une fois laissé en liberté, était d'abord retourné de chez son acquéreur au bureau des voitures et en avait suivi une qui prenait, en effet, mais en sens opposé, la route par laquelle elle était venue. Elle l’avait conduit à Douvres. Il avait attendu sans doute le même bateau sur lequel il avait déjà passé, et où il s'était introduit, - car il n'est guère possible de supposer qu'il ait franchi le détroit à la nage. - Descendu à Calais, il avait repris la piste des voitures qui l'avaient amené. D'ailleurs, toutes ses promenades antérieures lui avaient appris cette vérité théorique qu’après avoir marché pour aller quelque part, il fallait retourner sur ses pas pour revenir au gîte ; et le gîte pour lui c'était le seuil de l'Hôtel Nivernais, côté de la sellette où travaillait son jeune maître.

(1) Pierre Samuel Du Pont de Nemours (1739-1817), économiste, journaliste, membre de l'Institut de France et vice-président de la chambre de commerce de Paris.
(2) “Quelques mémoires sur différents sujets” - Paris Imprimerie De Delance 1807


 

Munito
Illustration de Job
(Coll. de l'auteur)


"Munito", le chien savant
 

Un chien, du nom de "Munito", défraya la chronique entre 1814 et 1820 en Europe. C'était un joli caniche blanc, tondu en "lion".
Son maître, un Hollandais nommé Nief, présentait son "chien savant" d’abord dans la rue, puis dans des salons huppés à la mode et sur des scènes de théâtres.
Très souvent installé sur une grande table au tapis vert, il multipliait les preuves les plus singulières d'intelligence.
Nief prétendait que "Munito" pouvait comprendre cinq langues ; qu’il était un véritable érudit en mathématique, un champion des jeux d’échecs, dominos et autres jeux de cartes ; qu'il était capable de battre la mesure avec telle ou telle patte, et qu'il était capable de lire l’heure sur le cadran d’une montre ou d'une horloge : il regardait, par exemple, le cadran de la montre d'une personne de l'assistance, puis il allait chercher dans un carton rempli de chiffres, celui qui correspondait à l'heure indiquée par les aiguilles et le portait enfin à la personne qui lui avait fait voir le cadran.

L’extraordinaire chien, surnommé "le Newton canin" pouvait donner le résultat d’une opération arithmétique en désignant des cartons sur lesquels étaient tracés des chiffres : il formait des nombres en plaçant, dans l’ordre, les cartons, les uns à côté des autres.
Pour lire ou écrire, "Munito", utilisait le même moyen en décryptant les cartons où les lettres étaient inscrites et ceci, dans des langues différentes.
Le spectacle fut, chaque fois, étourdissant et quant aux cartes, échecs et autres dominos, l’animal se révélait, également, être un très redoutable adversaire.

En réalité, il y avait, bien sûr, une ruse très habile, un "truc" !
L’illustre caniche était d'une intelligence rare, mais n'était pas un savant. Le stratagème du chien et du maître s’avérait, néanmoins, particulièrement remarquable et très efficace :
En effet, "Munito" avait l’ouïe extrêmement fine et surtout exercée à saisir le très léger craquement que son maître produisait avec ses ongles. Le brave caniche avait l’air de réfléchir et désignait, en fait, le carton ou la pièce de jeu voulu par son maître.
En tout cas, l'astucieux caniche était d'une délicatesse extrême envers les femmes : très souvent, à la fin du spectacle, "Munito" allait ouvrir un coffret avec la patte, après en avoir tourné la clef avec les dents, prenant à l'intérieur un superbe bouquet de fleurs qu'il allait porter à une dame de l'assistance.
En conclusion, on peut considérer que la performance de ces prodigieux complices était, tout de même, admirable, car elle représentait l’union de deux intelligences qui se complétaient à merveille.

"Munito", fut, durant plus de cinq ans, l’artiste le plus applaudi de Londres et de Paris.



Munito le célèbre chien savant jouant
 aux dominos avec son maître


 

La manoeuvre du canon - CP ancienne ( coll. de l'auteur )
La manoeuvre du canon - CP ancienne ( coll. de l'auteur )
 

"La danse des chiens" à Paris vers 1800, par Carle Vernet
"La danse des chiens" à Paris vers 1800, par Carle Vernet
      
Les chiens saltimbanques
 

Chiens saltimbanques par J.L. Demarne

Sous le Consulat et l’Empire, d’autres chiens de cirque battaient le pavé de la capital. Le boulevard du Temple ainsi que le Pont-Neuf étaient des lieux de spectacle, colorés de saltimbanques et autres illusionnistes.
Chiens et ânes formaient des duos quelque peu surprenants :

Pendant que l’âne "tirait les cartes" ou indiquait l’heure avec une patte, des chiens, affublés, de jupettes et de petits chapeaux, sautaient à travers des cerceaux ou dansaient au son du tambourin en se tenant sur les deux pattes arrières.

Elzéar Blaze, officier de la Grande Armée et écrivain (1), relata un jour les exploits d’un chien saltimbanque qui se nommait Émile.
C’était un chien des Pyrénées qui eut beaucoup de succès dans un spectacle qui fut joué vers la fin de l’Empire au "Cirque Olympique", rue du Faubourg du Temple à Paris (2).
Chaque soir, l’assemblée ovationnait le brave Émile qui venait, saluer son public avec beaucoup de solennité. 
 


 

Blaze nous rapporte un autre témoignage :

- J'ai vu des chiens de Saltimbanque prendre une citadelle d'assaut : les uns jouaient le rôle de vainqueur, les autres contrefaisaient le mort ; celui-ci était blessé et s'en allait clopin-clopant ; celui-là semblait privé des deux pattes du même côté, et n'en marchait pas moins sur les deux autres pattes. Enfin, l'intelligence de cet animal est si grande, que si l'on y mettait toute la patience convenable, on pourrait reculer indéfiniment les bornes de son éducation.

(1) Elzéar Blaze (1788-1848). Cet officier de Napoléon publiera des souvenirs intitulés "La vie militaire sous l’Empire". Passionné de chasse et des chiens, il écrira également une série d’ouvrages sur l’Art de la chasse et sur "L’Histoire du chien".
(2) Le "Cirque Franconi", dit "Cirque Olympique", fut fondé à Paris à la fin du XVIIIe siècle par l’Italien Antonio Franconi (1738-1836).


Le cirque au village vers 1815
Gravure anonyme(Coll. de l'auteur)


"Caniche"
 

Le chien à la culotte
 

Sous l’Empire, un négociant de la rue Saint-Denis à Paris, se promenant sur le boulevard Saint-Antoine, avec un ami, paria que son chien, nommé "Caniche", rapporterait un écu de six livres qu’il cacherait dans la poussière. Le pari fut accepté. On cacha l’écu après avoir eu soin d’y faire une marque particulière. Lorsque les deux amis furent à une certaine distance, le maître du chien, s’adressant à l’animal, lui dit qu’il avait perdu quelque chose et lui ordonna de chercher.
"Caniche" retourna sur ses pas, pendant que les deux amis continuaient leur chemin.
Sur ces entrefaites, un marchand forain qui venait de la fête de Vincennes dans une carriole aperçut l’écu que les pieds des chevaux avaient mis à découvert. Il descendit de voiture pour le ramasser, remonta sur son siège et gagna une auberge où il avait coutume de loger, dans la rue du Pont-aux-Choux.
"Caniche" arriva justement au moment où le marchand ramassait l’écu. Il s’était pourtant élancé pour le lui prendre des mains, mais déjà la pièce d’argent était dans la poche de l’homme.
"Caniche" suivit donc la carriole, entra dans l’auberge avec le marchand et ne le quitta plus : sautant autour de lui, flairant l’écu que l’homme avait dans la poche de sa culotte. Croyant avoir affaire à un chien abandonné qui cherchait un nouveau maître, le marchand, le trouvant d’ailleurs fort beau, fut tout à fait disposé à l’adopter. Il le caressa, le flatta et à l’heure du souper, il le fit manger, puis l’emmena coucher dans sa propre chambre.
À peine l’homme s’était dépouillé de sa culotte, que "Caniche" s’en empara.
L’homme le lui reprit. Alors, le chien se mit à aboyer devant la porte.
Le marchand lui ouvrit, et aussitôt "Caniche" se jeta, de nouveau, sur la culotte, et fila à toutes pattes.
Le marchand, en bonnet de nuit et en caleçon, le poursuivit, car outre l’écu de six livres, il y avait plusieurs pièces d’or dans la poche de cette culotte.
Après une course effrénée, le marchand arriva, tout essoufflé, chez le vrai maître du chien, qui éclata de rire en voyant l’homme dans cette tenue.

- « Monsieur, votre chien est un voleur », cria le marchand.

- « Pardon, Monsieur, c’est un chien au contraire très fidèle, et, s’il vous a dépouillé de votre culotte, c’est qu’il y a probablement dedans de l’argent qui ne vous appartient pas ! »

- « Qu’est-ce à dire, Monsieur ? »

 - « C’est à dire qu’il doit s’y trouver un écu de six livres, portant de chaque côté une petite croix, que j’y ai faite avant de le placer sur la route où vous l’avez ramassé, et où j’avais parié que mon chien saurait le retrouver. »

 Il va de soi qu’après une telle explication, le marchand n’avait plus qu’à rire avec le maître de "Caniche", ce qu’il fit de bonne grâce, en reprenant possession de sa culotte, mais ne s’éloigna pas sans avoir, une dernière fois, caressé le brave chien qui lui avait causé une si vive émotion et, en même temps, avait fait preuve d’une grande et intelligente fidélité.



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