Moffino

                                             




 

Voici une histoire extraordinaire. C'est celle de "Moffino", le barbet napoléonien certainement le plus célèbre juste après "Moustache" car tout le monde à Milan, encore aujourd’hui, connaît l’histoire du brave "Moffino".

Milan, 15 février 1812, Mario 17 ans, le fils du Notaire de la ville, Maître Brunetti, sauva, ce soir-là, de la rivière un jeune barbet. Le chien avait une pierre au cou, qui selon toute apparence, l’empêchait de surnager.
Cet animal était connu des Milanais ; il s’appelait Moffino, c’était un chien vagabond et avait la réputation d’être très malin, gourmand et quelquefois...un peu chapardeur !
En fait, il ne se passa pas un jour où il ne joua quelque mauvais tour ; et visiblement une de ses " victimes " avait résolu d’en finir lâchement avec le pauvre animal.
La providence avait fait venir le jeune homme sur le bord de la rivière, un soir de pleine lune. Il s’avança sur la rive en talus et couverte d’herbes très hautes et se heurta au pauvre animal qui se débattait sur le bord ; la pierre qui devait l’entraîner était retenue par les roseaux.
Mario tira sur lui le chien tout tremblant et décida de l’emmener et de l’adopter. Depuis longtemps le jeune garçon voulait un chien et, sans beaucoup réfléchir, se précipita chez lui pour soigner son nouvel hôte.

Très vite, Mario et Moffino devinrent inséparables.

La période est tourmentée et Napoléon décide d’une campagne de grande envergure contre la Russie. Des centaines de milliers de Français, Suisses, Allemands, Polonais, Croates et autres Italiens du nord et du sud se mobilisaient.
Le Prince Eugène de Beauharnais, Vice Roi d’Italie, reçut l’ordre de quitter l’Italie avec les régiments Français et Italiens, de passer les Alpes afin de rejoindre, en mars, les troupes du Maréchal Davout.

C’est ainsi que le jeune Mario est appelé par la conscription et se retrouve incorporé dans la 5e Compagnie de Fusiliers du 2e Bataillon du 106e régiment de la division Française du Général Delzons.

Le 28 février, au lever du jour, les tambours battirent aux champs, les clairons sonnèrent et les régiments qui avaient ordre de partir pour Brescia, quittèrent les casernes et se mirent en marche aux cris de "vive l’Empereur !".
Les troupes quittèrent Milan au son du tambour et lorsque Mario se retourna, pour donner un dernier regard sur sa ville natale, il voit avec bonheur son fidèle Moffino qui trottait bravement derrière son maître qu’il n’avait pas quitté d’une semelle depuis que celui-ci l’avait sauvé de la rivière.

En bivouac, le jeune conscrit décida de commencer l’éducation de Moffino. Il s’aperçut très vite que ce chien était loin d’être ignorant et son éducation avait déjà été ébauchée.
Mario vit avec joie que son "élève" savait saluer, faire le mort et se tenir sur ses pattes de derrière. Il comprit qu’il avait affaire à un chien très intelligent et commença par lui
apprendre à se tenir en faction avec un morceau de bois en guise de fusil ; puis l’exercice de la marche au pas.
Moffino, montra qu’il avait la tête beaucoup moins dure qu’un conscrit.

Les troupes étaient déjà loin des plaines de la Lombardie et entraient en plein Tyrol.
Pendant la marche, Moffino, qui trottait toujours aux côtés de son maître, témoigna d’une agitation soudaine qui fut vite remarquée. Il sortait du rang, revenait, tirait les basques de la capote de Mario et
aboyait après un soldat situé à quelques rangs en avant.

Le soldat, ennuyé, menaça Moffino de la crosse de son fusil ; mais le chien au lieu de fuir, revint bravement à la charge, et, cette fois happant la capote, ne lâcha plus le soldat qui se laissa ainsi traîner hors du rang.
Le Barbet avait bon nez car, interrogé, il s’avérât que le soldat était un espion. On trouva sur lui des plans, des notes sur l’esprit de l’armée, sur les bruits qui y circulaient, le tout écrit en Russe.

L’espion fut passé par les armes au petit jour.

Moffino devint célèbre dans l’armée et porta son nom dans la plupart des rangs.

Le 29 juin, les troupes d’Italie traversèrent le Niémen. Une chaleur pesait sur le pays et doublait la fatigue.
Une escarmouche eut lieu à Ostrowno mais les Russes avaient l’air de fuir à l’approche de la Grande Armée , nous entraînant avec eux au cœur de leur pays.
Le brave Moffino lui est toujours avec son jeune maître, le feu ne l’effraye pas et il a pris en haine l’uniforme Russe au pont que lorsqu’il voit quelques Cosaques galoper non loin de nous, il aboie furieusement après eux.
Il partage le manteau de Mario au coucher et, comme il a rendu des services au régiment, on lui donne sa part de ration de soldat.

Le 7 septembre, le Prince Eugène accompagné de la division Delzons, se jeta sur le village de Borodino avec fougue. Mario avait été refoulé à l’arrière du pont, et, occupé à repousser les Russes, il avait été brusquement séparé de ses camarades.
Moffino avait vite rejoint son maître, et, brave au feu, s’était remarquablement signalé en mordant ardemment les jambes à plus d’un Russe.
La bataille terminée, les soldats se mirent au bivouac moins gais que la veille car cette victoire si chèrement achetée n’excitait pas l’enthousiasme des succès passés.
Dans le cantonnement, Moffino continuait à faire le guet, son poil était ensanglanté car il avait été effleuré de quelques coups de lance Cosaque.

L’ordre de se remettre en marche ne se fit pas attendre et le 13 septembre, Mario et son régiment arrivèrent devant Moscou.
Le lendemain, un incendie éclata qui embrasa, la nuit suivante, une bonne partie de la ville. Il fut impossible d’éteindre le feu qui, activé par des vents violents, dura 3 jours.
Le 18 octobre, la Grande Armée évacue Moscou.

Mario et Moffino sont jetés dans cette cruelle et longue retraite ; neige, froid, faim et une maigre couverture pour ce protéger tous les deux.
Poursuivi par les armées Russes, le régiment du jeune Milanais approche de la Bérézina.
Il faut établir des ponts de chevalets pour permettre à l’armée de passer sur l’autre rive.
Le 25 novembre, le Général Eblé fut chargé de rendre cet immortel service à l’armée, de construire deux ponts en une nuit et un jour
dans le secteur de Borissof.

Le passage de la Bérézina, du 27 au 29 novembre, marque le dernier grand sacrifice de cette terrible retraite. La troupe se précipite. C’est la ruée et la bousculade sur les ponts.
Mario est entraîné, il doit avancer et cherche du regard autour de lui son fidèle compagnon : Moffino avait disparu !

Nombreux sont ceux qui sont précipités dans l’eau ; ce fut ce qui arriva à Mario, une poussée lui fit perdre l’équilibre, il tomba et disparut sous les plaques de glace. Au même moment, une rafale de boulets vint briser une partie du pont ou se trouvait Mario.
Pourtant, le jeune Milanais n’avait pas grossi le nombre des morts de la Bérézina. Sortie sain et sauf des eaux glacées du fleuve, il n’avait pu rejoindre ses compagnons et resta avec les retardataires, qui échappèrent aux Cosaques, ne songeant plus qu’à survivre coûte que coûte.

Fin décembre, Mario arriva à Koenigsberg, où nourriture et habits neufs furent mis à la disposition des survivants.
Pris de fièvre, il fit un séjour à l’Hôpital et reprit enfin le chemin de sa ville natale en Italie.

C’est en ce début du mois d’avril 1813, que Mario retrouve son foyer en regrettant, non pas ses souffrances, mais son fidèle compagnon, car il pense toujours à son chien ; il se l’imagine au bord de cette cruelle Bérézina.
De nombreux mois passent et la vie reprend son cours.

Le retour de Moffino

Un matin, en sortant de bonne heure pour aller à la caserne, il vit s’avancer vers lui, en rampant péniblement sur le sol, un animal informe et hideux, les pattes en sang et poussant de faibles gémissements de joie. Le pauvre animal était complètement meurtri, le poil collé par la crasse et si maigre qu’on eût dit un squelette.

Mario le regarde étonné d’abord, puis l’animal vint lui lécher les pieds. Se ravisant, le jeune homme s’apitoie et l’examine avec plus d’attention. Un étrange émoi l’envahit, Moffino ! s’écria-t-il la voix serrée.
Le pauvre animal essaya de se relever en remuant la queue mais retomba complètement épuisé.
Mario, les yeux pleins de larmes, le saisi dans ses bras et s’empressa de le rentrer chez lui, où les soins et les tendresses ne lui manquèrent pas.
Le repos et la nourriture lui rendirent, peu à peu, ses forces mais il fut longtemps avant de retrouver son aspect d’origine. En revanche, il ne retrouva plus jamais la voix qu’il avait perdue durant son long et terrible voyage.

Moffino vivra encore quelques années près de son maître et lorsqu’il mourut, Mario le pleura à l’égal d’un humain.

Cette traversée de plus de la moitié de l’Europe, entreprise par un animal ; ce retour du bout de l’enfer, depuis ce dramatique passage de la Bérézina, le froid et la faim, ces montagnes franchies par un être faible au prix de souffrances atroces, tout cela pour retrouver son maître... !

Que la mémoire des hommes puisse en conserver longtemps la trace.


 

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